Il suffit parfois de retourner une petite coupe chinée un dimanche matin pour tomber sur une histoire.
Sous certaines céramiques aux formes libres, aux couleurs franches et aux émaux brillants, on découvre ainsi une signature : Kéramos Sèvres.
Et là, forcément, ma curiosité de brocanteuse se réveille.
Parce que Kéramos raconte beaucoup plus qu’une histoire de céramique. Cette petite maison raconte aussi les années 50, la France de l’après-guerre, l’envie de modernité, les nouveaux intérieurs et surtout ce besoin assez formidable de remettre de la couleur dans la vie quotidienne.
Et ce qui m’amuse beaucoup, c’est qu’environ soixante-dix ans plus tard, ces objets sont redevenus incroyablement actuels.
Comme quoi, en décoration aussi, on finit souvent par revenir chercher ce que l’on avait soigneusement rangé au grenier.
Kéramos Sèvres, une petite maison à découvrir
Commençons par une précision importante : Kéramos Sèvres ne doit pas être confondu avec la célèbre Manufacture nationale de Sèvres.
Kéramos est un atelier privé fondé par René Hénon, architecte de formation, qui installe d’abord son activité à Montrouge avant de s’établir à Sèvres. Son travail de céramiste est d’ailleurs antérieur aux années 50 : le Mobilier national conserve notamment un vase lumineux en grès de René Hénon acquis à la suite de l’Exposition internationale de Paris de 1937.
L’atelier Kéramos restera une petite structure. Les sources consacrées à sa production évoquent une entreprise de seulement six à huit personnes, active notamment durant les années 1950 et 1960.
Et pourtant, elle produit une jolie variété d’objets : coupes, vide-poches, cache-pots, pieds de lampe et petits objets décoratifs en faïence ou en grès émaillé.
La production dépasse même les frontières françaises puisqu’une partie est exportée vers les États-Unis. Certaines créations Kéramos sont également associées à Primavera, le célèbre atelier d’art du Printemps, par l’intermédiaire de l’artiste Colette Guéguen pas mal pour une petite équipe.
Les années 50 : remettre de la couleur après les années sombres
Pour comprendre les céramiques Kéramos, il faut surtout regarder ce qui se passe autour d’elles.
La France des années 50 sort d’une période extrêmement difficile la Seconde Guerre mondiale est terminée depuis quelques années seulement. Il faut reconstruire les villes, les logements, l’économie, mais également réinventer une manière de vivre.
Le pays entre progressivement dans ce que l’on appellera les Trente Glorieuses. Le niveau de vie augmente, le baby-boom transforme la société, les villes grandissent et les ménages rêvent désormais de confort moderne.Le Salon des arts ménagers, qui rouvre ses portes au Grand Palais en 1948, devient d’ailleurs l’un des symboles de cette nouvelle époque.
On découvre de nouveaux équipements on modernise la cuisine on achète des meubles différents.
Et surtout, on commence à regarder son intérieur autrement àprès tant d’années difficiles, la maison doit à nouveau être agréable à vivre.
Personnellement, je trouve qu’il est impossible de regarder la décoration des années 50 sans penser à cette envie là une envie de gaieté.
Dans les maisons aussi, on change d’époque la décoration commence progressivement à s’éloigner des intérieurs plus lourds des décennies précédentes.
Les meubles s’allègent les pieds deviennent fins et souvent obliques les formes s’arrondissent.
Le bois côtoie le métal, le verre, les matières plastiques qui arrivent progressivement dans les intérieurs et la couleur prend ses aises.
Jaune, vert, rouge, turquoise, rose, noir, blanc…
On ose les contrastes.
Les designers et décorateurs jouent également avec des formes organiques inspirées du monde végétal et de la nature. Jean Royère, par exemple, développe dans les années 1950 un vocabulaire décoratif fait de lignes ondulantes, de formes végétales et d’associations de couleurs inattendues.
Tout cela correspond parfaitement à cette société qui veut désormais reconstruire, consommer, recevoir, profiter de sa maison et regarder vers l’avenir.
Et c’est exactement dans cet univers que les céramiques Kéramos prennent tout leur sens.
Kéramos ou l’art de ne surtout pas faire une coupe parfaitement ronde
Ce que j’aime particulièrement chez Kéramos, ce sont les formes.
Elles ne cherchent pas nécessairement la symétrie parfaite.
Une coupe peut être quadrilobée, légèrement irrégulière, presque végétale. Un vide-poche prend une silhouette libre. Les rebords ondulent. Certaines pièces semblent avoir été modelées plutôt que dessinées à la règle.
Bref, le compas n’était manifestement pas toujours invité à l’atelier et c’est justement ce qui leur donne cette modernité.
À cela s’ajoute le travail des émaux : surfaces brillantes, couleurs profondes, oppositions entre extérieur sombre et intérieur lumineux, effets légèrement craquelés…
Certaines pièces utilisent des contrastes particulièrement francs. On rencontre par exemple des coupes Kéramos avec un extérieur noir et un intérieur jaune brillant, mais aussi des verts profonds, des roses, des rouges ou des décors floraux.
Ce sont des objets utilitaires, certes mais on sent très bien que l’utilitaire commence sérieusement à avoir envie de devenir décoratif.
La céramique devient un élément de décoration à part entière
C’est probablement l’une des choses que j’aime le plus dans cette période.
Une coupe n’a plus forcément besoin d’attendre sagement qu’on lui donne quelque chose à contenir elle peut simplement être belle.
Posée sur un buffet, une table basse ou une console, elle apporte une forme et une couleur à la pièce.
Un cache-pot participe à la décoration un pied de lampe devient presque une sculpture.
Un vide-poche peut adopter une forme complètement fantaisiste alors que sa mission consiste, rappelons-le, à accueillir trois clés et éventuellement une pièce de deux francs.
Il fallait tout de même avoir un certain sens du panache.
Cette manière de transformer les petits objets du quotidien correspond parfaitement à l’évolution des arts décoratifs de l’après-guerre : le beau entre progressivement dans la vie quotidienne et accompagne l’amélioration du confort domestique.
Pourquoi Kéramos paraît si moderne aujourd’hui ?
Et c’est là que l’histoire devient particulièrement intéressante regardez certaines céramiques Kéramos sans connaître leur date.
Puis imaginez-les dans un intérieur contemporain un grand buffet en bois.
Quelques livres une lampe une coupe Kéramos jaune, verte ou noire posée dessus.
Rien ne choque au contraire les formes organiques que l’on adore aujourd’hui étaient déjà là les objets légèrement irréguliers étaient déjà là.
Les couleurs fortes utilisées par petites touches étaient des céramiques décoratives posées comme de petites sculptures étaient déjà là.
Même cette recherche actuelle de pièces qui semblent moins industrielles, moins parfaitement calibrées et possèdent davantage de personnalité trouve un écho évident dans les créations des années 50.
C’est probablement pour cette raison que certaines pièces Kéramos traversent aussi facilement les décennies elles sont très identifiables à leur époque sans être prisonnières de leur époque.
Et ça, en décoration, c’est assez rare.
Le grand retour de la céramique vintage des années 50
Depuis plusieurs années, la décoration remet justement à l’honneur tout un vocabulaire que les années 50 connaissaient parfaitement les courbes les formes libres les couleurs chaudes les matières naturelles.
Les objets artisanaux les céramiques épaisses.
Les pièces uniques ou produites en petites séries nous avons passé des années à rechercher des intérieurs très sages, parfois très blancs, très gris, très parfaitement coordonnés.
Et puis la couleur est revenue.
Les objets avec une personnalité aussi.
Et forcément, lorsque l’on recommence à aimer les formes organiques et les céramiques colorées, les créations des années 50 redeviennent terriblement désirables.
Ce n’est d’ailleurs pas seulement une impression de brocanteuse : des pièces Kéramos continuent aujourd’hui d’apparaître chez les antiquaires spécialisés, sur le marché du design du XXe siècle et jusque dans des ventes consacrées aux arts décoratifs et au design.
Comment reconnaître une céramique Kéramos Sèvres ?
Le premier indice se trouve généralement sous l’objet.
Les pièces rencontrées sur le marché portent souvent une signature Kéramos Sèvres incisée sous la base ensuite, il faut regarder l’objet lui-même.
Les formes libres et organiques, les émaux colorés, les contrastes parfois très affirmés et cette esthétique caractéristique du design des années 50 constituent de bons indices.
Mais comme toujours en brocante, je préfère une règle simple : on regarde la signature, la matière, la forme et la cohérence de l’ensemble avant d’attribuer une pièce.Une jolie coupe jaune des années 50 n’est pas automatiquement une Kéramos simplement parce qu’elle possède trois courbes et beaucoup de bonne volonté.
Mon avis de brocanteuse
J’ai un faible pour Keramos pas uniquement parce que ces céramiques sont belles.
J’aime surtout ce qu’elles racontent.
Elles appartiennent à une époque où l’on sortait de plusieurs années terribles et où il fallait réinventer le quotidien. On voulait du confort, bien sûr, mais également de la couleur, de la légèreté et probablement un peu d’insouciance.
Alors on a fabriqué des objets jaunes des coupes qui ondulent des cache-pots colorés des vide-poches avec des fleurs.
Des objets qui n’avaient finalement aucune envie d’être tristes et je trouve cela assez émouvant.
Aujourd’hui, nous regardons ces céramiques en disant qu’elles sont modernes mais elles l’étaient déjà.
Elles étaient même probablement beaucoup plus modernes en 1955 qu’elles ne le sont aujourd’hui.
C’est toute la magie de la brocante : découvrir qu’un objet vieux de soixante-dix ans peut parfaitement trouver sa place dans une maison contemporaine sans avoir besoin de se déguiser en objet neuf.Et entre nous, c’est plutôt bon signe.
Kéramos, une céramique vintage à collectionner ?
Certaines pièces Kéramos sont aujourd’hui recherchées par les amateurs de céramique française des années 50, de design vintage et d’arts décoratifs du XXe siècle.
Mais je ne crois pas qu’il faille nécessairement commencer une collection avec l’idée de réunir absolument tous les modèles.
Je préfère choisir avec les yeux une belle forme une couleur étonnante un émail intéressant.
Une pièce que l’on a immédiatement envie de poser quelque part chez soi parce qu’une céramique Kéramos peut parfaitement vivre seule.
Et c’est peut-être même ainsi que je la préfère : une petite touche des années 50 au milieu d’un intérieur qui ne l’est pas du tout.
C’est souvent comme cela que les objets anciens deviennent les plus modernes.
FAQ sur Kéramos Sèvres
Qu’est-ce que Kéramos Sèvres ?
Kéramos est un atelier de céramique fondé par René Hénon, architecte de formation. Installé d’abord à Montrouge puis à Sèvres, l’atelier a notamment produit des céramiques décoratives durant les années 1950 et 1960.
Kéramos fait-il partie de la Manufacture nationale de Sèvres ?
Non. C’est une confusion assez facile. Kéramos était une entreprise privée installée à Sèvres, à proximité de la célèbre manufacture, mais il ne s’agit pas de la Manufacture nationale de Sèvres.
Quels objets Kéramos fabriquait-il ?
On rencontre notamment des coupes, vide-poches, cache-pots, pieds de lampe et différents objets décoratifs en faïence ou en grès émaillé.
Comment reconnaître une céramique Kéramos ?
De nombreuses pièces sont signées Kéramos Sèvres sous leur base. Les formes libres, les émaux colorés et l’esthétique très caractéristique des années 50 peuvent également orienter l’identification.
Pourquoi les céramiques Kéramos sont-elles à nouveau tendance ?
Parce que leur esthétique correspond étonnamment bien à la décoration actuelle : formes organiques, lignes irrégulières, couleurs franches, céramique décorative et objets possédant une forte personnalité. Ce que nous trouvons moderne aujourd’hui existait déjà dans les années 50.
Les céramiques Kéramos ont-elles de la valeur ?
La valeur dépend du modèle, de la rareté, des dimensions, du décor, de l’état et de l’intérêt esthétique de la pièce. Certaines créations Kéramos sont aujourd’hui proposées par des antiquaires et marchands spécialisés dans le design du XXe siècle et apparaissent également en ventes aux enchères.
Peut-on intégrer une céramique Kéramos dans une décoration contemporaine ?
Absolument. C’est même, à mon avis, l’une des plus jolies manières de les utiliser. Une seule coupe colorée posée sur un meuble contemporain peut suffire à apporter du caractère à une pièce. La brocante fonctionne souvent mieux par petites touches que lorsqu’on transforme son salon en reconstitution historique.



