Pourquoi trouve-t-on des monogrammes sur le linge ancien ?

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Par Sonia
Lot de 3 serviettes de toilette anciennes en coton nid d’abeille monogramme M brodé main vers 1900

Quand on chine du linge ancien, il y a parfois ce petit moment délicieux où l’on déplie un drap, une nappe ou une serviette et où apparaissent deux lettres brodées. Elles sont sages ou spectaculaires, rouges ou blanches, simplement juxtaposées ou savamment entrelacées. Un M et un L. Un A et un J. Deux initiales appartenant à des gens dont nous ne saurons probablement jamais rien et pourtant, ils ont laissé leur signature.

Car le monogramme sur le linge ancien n’était pas seulement décoratif. Il répondait à des nécessités très concrètes et racontait aussi quelque chose de la famille, du mariage, de la condition féminine et du rapport que l’on entretenait autrefois avec les objets.

Autant dire que ces deux petites lettres ont beaucoup de choses à nous raconter.

Qu’est-ce qu’un monogramme ?

Commençons par le commencement.

Un monogramme est un dessin constitué d’une ou plusieurs lettres, généralement des initiales, assemblées, juxtaposées ou entrelacées. L’usage du monogramme est évidemment beaucoup plus ancien que nos draps de grand-mère. On en rencontre depuis des siècles comme signe d’identification, de propriété ou d’autorité.

Sur le linge, on parle également de linge « marqué » ou de linge « chiffré ». Les petites initiales destinées essentiellement à identifier une pièce constituent des marques, tandis que les compositions plus importantes et décoratives sont traditionnellement appelées des « chiffres ». Et c’est là que les choses deviennent intéressantes.

Parce qu’un minuscule chiffre rouge dans le coin d’un torchon et un énorme monogramme blanc brodé au plumetis sur le retour d’un drap ne remplissent pas exactement la même fonction.

Le premier dit essentiellement : « Ceci m’appartient. »

Le second ajoute discrètement : « Et regardez donc comme c’est bien fait. »

Les siècles passent. Certaines choses beaucoup moins.

Avant le monogramme, il y avait le trousseau

Pour comprendre le linge monogrammé que nous retrouvons aujourd’hui en brocante, il faut surtout revenir au XIXe siècle et au début du XXe siècle, à l’époque où le linge de maison occupait une place considérable dans le patrimoine domestique.

Une jeune femme ne quittait pas simplement la maison familiale avec trois serviettes, deux housses de couette et une virée chez Ikea prévue le samedi suivant.

Elle avait son trousseau.

Le trousseau désignait l’ensemble du linge et des effets préparés pour son installation, le plus souvent à l’occasion du mariage. Cette pratique concernait particulièrement les familles disposant de suffisamment de ressources pour constituer progressivement un ensemble important de linge, mais elle dépassait largement les seuls milieux aristocratiques. Draps, taies d’oreiller, nappes, serviettes de table, torchons, linge de toilette, chemises, mouchoirs et linge personnel pouvaient ainsi être accumulés progressivement.

Ce linge avait de la valeur.

Il fallait produire la fibre, la filer, la tisser, confectionner les pièces, réaliser les ourlets, puis éventuellement les broder. Le développement des grands magasins et de la confection transforme progressivement les habitudes au XIXe siècle ; les catalogues commerciaux conservés par la Bibliothèque nationale de France témoignent précisément de cette transformation du commerce et de la consommation à cette époque.

Le linge n’était donc certainement pas considéré comme un produit jetable.

On l’achetait ou on le fabriquait pour longtemps parfois pour toute une vie et souvent pour davantage.

Le monogramme servait d’abord à reconnaître son linge

Voilà une fonction que l’on oublie facilement aujourd’hui.

Dans une armoire remplie de grandes pièces de toile blanche, un drap ressemble furieusement à un autre drap et lorsque le linge sortait de la maison pour être lavé ou était traité avec celui d’autres membres d’une maisonnée ou d’une institution, il fallait pouvoir identifier son propriétaire.

Marquer le linge avait donc une fonction très pratique.

Les initiales permettaient d’éviter les mélanges et de restituer les différentes pièces à leur propriétaire.

Cette fonction d’identification explique aussi pourquoi les monogrammes ne concernaient pas uniquement le linge matrimonial. On marquait également le linge destiné aux pensions, aux institutions ou à d’autres situations dans lesquelles les affaires personnelles risquaient d’être mélangées. Le terme de trousseau lui-même pouvait d’ailleurs désigner les effets remis à une jeune femme lors de son mariage, mais également ceux d’un enfant entrant en pension ou d’une personne entrant dans une institution.

Le monogramme était donc un peu l’ancêtre de notre étiquette nominative simplement, il avait beaucoup plus d’allure.

Mais pourquoi les monogrammes sont-ils parfois si grands ?

Parce qu’à partir du moment où l’on maîtrise l’art de broder deux initiales, l’être humain étant ce qu’il est, il finit naturellement par décider de les faire énormes et surtout magnifiques.

Sur les pièces les plus raffinées, le monogramme dépasse largement sa fonction d’identification. Il devient un véritable élément décoratif les lettres s’entrelacent elles sont entourées de fleurs, de feuillages, de couronnes ou d’arabesques. Elles peuvent être exécutées en relief, notamment au plumetis, et devenir le véritable point focal d’un drap ou d’une nappe.

Des pièces de la fin du XIXe siècle montrent ainsi de grands monogrammes occupant une place très visible dans le décor du linge. Sur certaines nappes damassées, les initiales sont intégrées à une composition particulièrement élaborée de fleurs ou d’éléments décoratifs.

Il y avait donc une dimension esthétique évidente mais également sociale.

Posséder beaucoup de beau linge, réalisé dans une toile de qualité et soigneusement brodé, témoignait des moyens du foyer et du soin accordé à la maison.

Le linge ne se cachait pas forcément on le rangeait avec attention on le comptait on l’entretenait on pouvait le montrer.

Un beau trousseau constituait un véritable patrimoine domestique.

Qui brodait les monogrammes ?

C’est probablement l’un des aspects les plus touchants de cette histoire.

Une partie du linge pouvait être brodée par les femmes de la famille elles-mêmes. La maîtrise des travaux d’aiguille faisait longtemps partie de l’éducation féminine et le marquage du linge constituait l’un des apprentissages de la broderie.

Le point de croix a d’ailleurs longtemps été appelé « point de marque », précisément parce qu’il permettait notamment de marquer le linge du trousseau.

Selon les milieux sociaux, la complexité du travail et les moyens de la famille, les broderies pouvaient également être confiées à des professionnelles toutes ces femmes ont donc passé des heures sur ces tissus.

C’est quelque chose auquel je pense souvent lorsque je trouve un magnifique monogramme ancien.

Nous regardons aujourd’hui deux lettres en quelques secondes.

Quelqu’un, autrefois, a probablement passé des heures à les dessiner, les reporter, les broder, défaire éventuellement un point mal placé et recommencer.

Il fallait de la patience beaucoup de patience Netflix n’existait pas encore, certes, mais tout de même.

Quelles initiales brodait-on ?

C’est une question que l’on me pose souvent lorsque je présente du linge ancien.

Les pratiques n’ont évidemment pas été absolument identiques selon les régions, les familles et les périodes.

Le linge préparé avant que le mariage ne soit fixé pouvait porter les initiales personnelles de la jeune femme. Lorsque le trousseau était préparé ou achevé pendant les fiançailles, on pouvait également associer les initiales des futurs époux. Des sources consacrées aux usages de la broderie ancienne indiquent même l’existence de conventions concernant l’ordre et l’emplacement des lettres.

C’est ce qui explique ces merveilleux monogrammes constitués de deux grandes lettres entrelacées que nous retrouvons encore aujourd’hui.

Et forcément, lorsque je tombe sur un drap marqué « A M », mon imagination se met immédiatement au travail.

Augustine et Marcel ?Adèle et Maurice ?Amélie et Marius ? Nous n’en savons rien et finalement, c’est peut-être encore mieux ainsi.

Le monogramme disait aussi quelque chose de la place des femmes

Il serait dommage de regarder ces broderies uniquement avec nos yeux contemporains et d’y voir une jolie fantaisie décorative.

Le trousseau appartient aussi à une organisation sociale dans laquelle la vie d’une jeune femme était très largement pensée autour de son futur mariage et de la tenue de son foyer. Apprendre à coudre, raccommoder, broder et entretenir le linge faisait partie des compétences domestiques attendues.

La qualité d’un trousseau pouvait donc témoigner à la fois des ressources d’une famille et du savoir-faire féminin c’est toute l’ambiguïté de ces magnifiques pièces.Elles sont le témoignage d’un remarquable savoir-faire textile, mais également celui d’une époque dans laquelle les rôles des hommes et des femmes étaient beaucoup plus strictement définis.

Il faut regarder les objets anciens pour ce qu’ils sont : non pas comme les accessoires d’un passé forcément merveilleux, mais comme des témoins. Et les témoins racontent parfois plusieurs histoires en même temps.

Le linge était fait pour durer

Voilà probablement la différence la plus spectaculaire avec notre époque.

Un beau drap de lin ou de chanvre représentait suffisamment de travail et de valeur pour être entretenu, réparé et parfois transformé.

Certaines pièces anciennes présentent par exemple une couture médiane. Celle-ci peut témoigner des contraintes liées à la largeur des métiers à tisser, obligeant à assembler deux lés pour obtenir un grand drap. Elle peut également révéler des pratiques de réemploi : lorsque la partie centrale d’un drap était usée, on pouvait récupérer les parties encore solides et les réassembler et oui on faisait du ré emploi intelligemment

On raccommodait, reprenait, transformait et on transmettait.

Voilà pourquoi nous retrouvons encore aujourd’hui des draps ayant parfois largement dépassé le siècle.Ils n’ont manifestement pas reçu une notification concernant l’obsolescence programmée.

Pourquoi le linge monogrammé a-t-il progressivement disparu ?

Il n’a évidemment pas disparu du jour au lendemain.

Les trousseaux et le linge au chiffre perdurent au XXe siècle. Un exemple particulièrement spectaculaire est celui du trousseau de la princesse Marie Bonaparte, constitué lors de son mariage avec le prince Georges de Grèce en 1907 : Paris Musées conserve des pièces et rappelle que sa lingerie et son linge de maison étaient brodés à ses initiales.

Mais progressivement, la société change.

La production textile s’industrialise davantage le linge devient plus accessible les modes de vie évoluent. Les femmes travaillent davantage hors du foyer l’âge et les modalités du mariage changent. Les jeunes adultes s’installent sans nécessairement attendre le mariage et l’on ne prépare plus pendant des années une armoire entière de linge destinée à durer toute une vie.

Surtout, notre rapport aux objets change: Pourquoi broder vingt-quatre serviettes lorsqu’on peut les acheter immédiatement ?c’est parfaitement logique.

Mais nous avons perdu au passage quelque chose d’assez joli : la capacité d’un objet quotidien à porter une identité familiale et à traverser plusieurs générations.

Pourquoi aimons-nous tellement le linge monogrammé aujourd’hui ?

Parce que nous vivons exactement dans le monde inverse nous pouvons commander six serviettes identiques fabriquées à des milliers d’exemplaires et les recevoir presque immédiatement.

Et voilà que nous tombons en brocante sur une nappe centenaire portant deux initiales brodées à la main , elle n’est pas anonyme.

Elle a été voulue, préparée, utilisée, lavée, repassée, rangée et conservée c’est probablement pour cela que le linge ancien monogrammé nous touche encore autant.

Les lettres ne correspondent même pas aux nôtres et cela n’a finalement aucune importance personnellement, je n’ai absolument pas besoin que le monogramme porte mes initiales. C’est même son mystère qui me plaît.

J’aime ne pas savoir je préfère l’imaginer je préfere qu’un objet conserve une petite partie de son histoire sans tout nous raconter.

Mon regard de brocanteuse

Le linge ancien fait partie de ces objets que je ne regarde jamais complètement comme les autres parce qu’un drap brodé ou une nappe monogrammée est à la fois un objet utilitaire et un morceau d’histoire intime.

Je regarde évidemment la qualité de la toile, son état, la finesse de la broderie, les reprises éventuelles et la beauté du monogramme mais je regarde aussi tout ce que le temps a laissé dessus.

Un très beau monogramme réalisé à la main donne immédiatement une personnalité particulière à une pièce et surtout, je trouve assez merveilleux que nous continuions à utiliser ces textiles.

Une nappe de cent ans sur laquelle on pose les assiettes du dimanche n’est pas enfermée dans un musée elle continue sa vie accueille simplement une nouvelle famille autour de la table.

Et je crois que c’est exactement ainsi que j’aime la brocante : pas comme une accumulation d’objets du passé, mais comme une façon de leur donner du futur.

FAQ : tout savoir sur le linge ancien monogrammé

Qu’est-ce qu’un monogramme sur du linge ancien ?

Il s’agit d’initiales brodées sur une pièce de linge. Elles pouvaient servir à identifier son propriétaire, à marquer l’appartenance à une famille et, sur les pièces les plus travaillées, à décorer le linge.

Pourquoi mettait-on des initiales sur les draps ?

Le marquage permettait notamment de reconnaître le linge et d’éviter les mélanges. Dans le cadre du trousseau, le monogramme pouvait également symboliser le nouveau foyer.

Qu’est-ce qu’un trousseau de mariage ?

Le trousseau regroupait les vêtements, le linge personnel et surtout le linge de maison préparés pour l’installation d’une jeune femme, traditionnellement lors de son mariage. Il pouvait comprendre de nombreux draps, nappes, serviettes, taies, torchons, mouchoirs et autres textiles.

Le linge était-il toujours brodé à la main ?

Non. Les techniques et les modes de production ont évolué et toutes les pièces ne sont pas comparables. Mais une grande quantité de linge ancien porte des marques et des monogrammes réalisés à la main, parfois extrêmement élaborés.

Comment reconnaître un beau monogramme ancien ?

Je regarde principalement la régularité et le relief de la broderie, sa complexité, son intégration dans le tissu, la qualité de la toile et la cohérence de l’usure générale. Un monogramme spectaculaire n’est toutefois pas forcément synonyme à lui seul d’une très grande ancienneté : il faut toujours regarder l’ensemble de la pièce.

Peut-on encore utiliser du linge ancien monogrammé ?

Bien sûr, lorsque son état le permet. C’est même tout son charme. Une nappe ancienne, des serviettes brodées ou un beau drap peuvent parfaitement reprendre du service aujourd’hui. Il faut simplement adapter le lavage à la matière, à l’état et à la fragilité de la broderie.

Pourquoi acheter du linge ancien aujourd’hui ?

Pour la qualité de certaines toiles, pour le travail de broderie, pour éviter l’uniformité et, surtout, pour vivre avec des objets qui possèdent déjà une histoire.

Un monogramme ancien n’est donc pas seulement deux lettres joliment brodées.

C’est une marque de propriété devenue décoration, une tradition liée au trousseau, un témoignage du travail féminin, une trace du mariage et de la famille, mais aussi la preuve d’un temps où le linge était suffisamment précieux pour être marqué, entretenu et transmis.

Aujourd’hui, nous avons probablement gagné beaucoup de temps mais entre nous, nos petites étiquettes « lavage à 40 °C » laisseront nettement moins de poésie aux brocanteurs du siècle prochain.

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Sonia

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